Ces femmes montagnardes

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Le rassemblement Elle Ski 2020

Les routes sinueuses ont toujours quelque chose d’envoûtant, surtout quand elles donnent accès à un terrain de jeux unique. Celles de la réserve de Matane ne font pas exception. Au travers des épinettes fraîchement coupées et des lots épargnés par les forestières, les trois heures de chemins enneigés qui mènent jusqu’au campement de Vertigo Aventure ont quelque chose d’excitant et de mystérieux.

Les deux mains crampées sur le guidon de ma motoneige, j’essaie tant bien que mal de suivre le cortège devant moi. Notre petit convoi de quatre véhicules fend la nuit pour se rendre à notre destination, logée dans la vallée enneigée entre le Mont-Blanc et le Mont-Craggy, au cœur de la péninsule gaspésienne.

C’est une semaine toute spéciale dans le calendrier chargé de Vertigo. Et ce n’est pas dû à la grande quantité de neige en cette fin janvier. Après tout, les conditions seront parfaites, comme toujours. C’est surtout le groupe qui prend possession des lieux qui rend la situation particulière. Cette semaine, c’est le Elle Ski. 

 

Depuis 2015, ce rassemblement unique s’approprie le campement de Vertigo pour quelques jours par année. Une vingtaine de femmes, de tous âges et de tous les coins du Québec, se rassemblent autour de la même passion: la montagne et la poudreuse. L’objectif : développer l’autonomie en montagne de cette communauté de femmes montagnardes.

« C’est venu tout seul comme idée. Je voyais que plusieurs filles voulaient profiter du terrain, mais sans jamais avoir une place ou le courage de se lancer. Les groupes de “gars” remplissaient toujours le calendrier. ElleSki est née de cette volonté de se retrouver entre femmes, de tisser des liens et de profiter de la montagne. Créer une communauté où on peut profiter du terrain incroyable du Mont-Blanc et se développer comme skieuse »

me racontait Geneviève Durocher au téléphone quelques jours avant mon départ.

 

C’est elle l’instigatrice du projet avec Élodie Brousseau. Cette année elle ne pouvait pas être du rendez-vous, elle a donc confié à Maryse Paquette, télémarkiste et ambassadrice Orage, la coordination du rassemblement. Avec l’aide d’Anne-Sophie Bélanger, Marianne Desrosiers, Korine Leblanc et Marie-Pier Martin, elles forment le groupe de guides qui s’occupent d’encadrer les participantes pour cette édition. 

Ce soir-là, le sentier de skidoo me semble interminable à travers la nuit. C’est maintenant près d’une heure qui nous sépare de nos voitures. Le mercure indique -22°C, mais ça ne semble pas impressionner aucune de mes accompagnatrices. Sur les trois autres engins qui dirigent de lourds traîneaux de matériel, les cinq guides parcourent le chemin qu’elles connaissent bien.

 

Nous arrivons à destination sous un ciel rempli d’étoiles. Les traîneaux se vident rapidement, et la yourte qui servira de refuge aux organisatrices se remplit vite de duffle bags et de matériel de secours. Ce soir, on se couche sans plus d'activités, car tout le travail reste à faire. Avant l’arrivée des participantes le soir suivant, elles doivent encore organiser les deux yourtes et la tente prospecteur. 

« Ce n’est pas pareil skier entre filles. Tu te laisses aller de manière différente »

M’explique Maryse Paquette. L’ambassadrice Orage est impliquée dans ElleSki depuis deux ans maintenant. Elle s'est engagée à fond en partageant son expérience en communication et en développement événementiels. Elle n’est pas à son premier rassemblement en plein air dédié aux femmes, et son expérience est très appréciée de toutes. En 2006, elle déménageait à Québec. C’est alors qu’elle constate qu’il y a un manque dans la communauté de filles actives. Une idée germe alors dans son esprit et prend forme: les Chèvres de Montagnes voient le jour. Le but: démocratiser auprès des femmes l’indépendance en nature. Pour Maryse, faire profiter du plein air aux filles est alors devenu une vocation. 

« Le ElleSki, c’est là pour développer l’autonomie des participantes dans un cadre où elles s’amusent et s’expriment sans jugement. Et le terrain ici est juste fou ! » Celle qui a commencé à skier dans la Vallée du Parc au nord de Trois-Rivières à l’âge de 3 ans a hérité de la passion de ses parents pour les sports de glisse. Maintenant bien installée à Gaspé, elle a découvert dans la péninsule un terrain de jeu incomparable. « Moi, j’ai toujours joué dehors. Avec ma famille, les vacances étaient en nature avant tout. Ça fait partie de moi. Et le partager, c’était juste naturel. »  

Le lendemain, le soleil s'est levé sur les yourtes depuis quelques heures quand elle m’explique son parcours. Elle s’affaire à fendre des bûches qui garderont tout le monde au chaud en me racontant tout ça. Pas d’électricité sur le campement: les habitats sont chauffés au bois, et les coups de hache se succèdent en discutant. 

 

La liste des tâches est longue et la journée avance vite. Collecter de l’eau au ruisseau adjacent, nettoyer les yourtes, s’assurer que le matériel de sécurité est en ordre, les cinq femmes guides n’arrêtent pas. La passion pour les grands espaces, la montagne et l’aventure se lit dans leurs yeux dès qu’on leur parle de l’endroit. L’aspect rough et basique du campement devient soudainement accueillant sous leur travail attentionné. 

Le soir venu, les cortèges de motoneiges vont et viennent sur les 12km qui séparent le stationnement du campement. Les 24 participantes déposent leurs bagages sous les abris de toile.

 

Venues aussi bien de Montréal et de Rimouski que de Gaspé, les rencontres sont nombreuses et l’excitation est à son comble: demain les participantes savent qu’elles skieront de la poudreuse. On prend un verre à la santé de l’événement, mais les lumières s'éteignent vite. Toutes savent que demain sera une journée qui demande d’être reposée. Elles ne sont pas venues ici pour faire la fête: elles sont venues skier. 

Le terrain de Vertigo se décrit facilement comme étant généreux en possibilités. Du terrain alpin oui, sur les versants du Mont-Blanc, mais aussi beaucoup de forêts matures dans une pente soutenue et continue. Trop abrupte pour les bûcherons signifie souvent des endroits parfaits pour skier. De plus, les montagnes de la région ont la chance de se couvrir d’une neige abondante. Tous ces facteurs font en sorte que les objectifs possibles sont multiples. « La gang découvre encore de nouvelles lignes à skier chaque année ! » me confie Maryse.

 

Le matin venu, on divise les trois groupes qui exploreront les terrains avoisinants. « Les premières éditions, elles séparaient les groupes selon l’expérience, leur niveau comme riders. On s'est vite rendu compte que c’était une erreur ! » m’explique Maryse tandis que les filles se rassemblent entre elles. « Maintenant, on y va par objectif. Ça définit mieux les attentes des participantes. » Devant mon incompréhension, elle m’explique: « c’est possible que tu fasses du ski hors piste ou du splitboard depuis 10 ans, mais que t'aies accouché il y a deux mois et que tu souhaites un objectif plus court, moins physique. C’est possible que tu n’aies pas envie de faire une traverse de 22km autour du Mont-Blanc si ton bébé t’a réveillé l’avant-veille à 3 heures du matin ! » L’image fait son chemin dans ma tête. 

 

Cette approche par objectif fait maintenant partie de l’ADN de l’événement. Les participantes développent facilement, sans s’en rendre compte, des aptitudes accroissant leur confiance en leurs capacités. Aller au ElleSki, ce n’est pas que suivre les indications des guides. C’est s’émanciper, se développer comme femme montagnarde. Le ElleSki est avant tout destiné à des initiées qui veulent aller plus loin, et toutes ont un bagage de montagne qui leur permet de profiter de l’endroit au maximum si on leur en donne la chance.

Ce jour-là, un groupe partira jusqu’au sommet du Mont-Blanc pour skier un long sous-bois de 500m de dénivelé, et deux groupes partiront explorer la face est du Mont-Pointu sur deux secteurs différents. Mais pour toutes, la journée commence par un rappel sur l'utilisation du matériel d’avalanche sous un ciel bleu prometteur. 

 

Je décide de suivre Maryse et son groupe qui grimpent le Mont-Blanc sans regret. Sur place, on comprend vite pourquoi ce secteur est un incontournable de la poudreuse au Québec. Le rythme d’ascension est soutenu entre les arbres chargés de neige. Malgré les 115mm sous le patin, mes skis s'enfoncent profondément dans la skintrack. Au sommet, quelques rappels des consignes de sécurité, et on prépare la descente. Maryse se retourne vers moi en retirant ses peaux, ses yeux bleus pétillants. « On va descendre dans Orgasmotron. Garde ton skieur droit si tu veux ne pas trop te perdre. » Le nom de la descente me fait rire, mais après trois virages entre les arbres rabougris, je comprends vite d’où vient son appellation. De beaux virages entre les arbres sur une pente douce, mais continue dans la neige profonde. Des cris aigus de plaisir se font entendre au travers des arbres couverts de neige. Qu’on soit homme ou femme, le plaisir de la poudre s’exprime de la même façon et je joins ma voix à la chorale. 

«C’est fou de voir leur participation ! Une journée comme ça, ça aide à briser leurs appréhensions, leurs peurs et leurs perceptions d'elles-mêmes. C’est tellement inspirant et encourageant de les voir participer, s’engager !»

Maryse

La journée de ski se termine avec le soleil qui se couche au loin sur le fleuve qu’on aperçoit à peine. Après 1000m de descente, les jambes sont moins sûres, mais le plaisir est encore de la partie. Au campement, on partage, autour d’un verre de gin, les histoires de la journée. Les participantes relatent entre elles leurs déboires, partagent des photos du jour et des rires généreux. Mais la soirée ne s'éternise pas.

Le bal recommence le jour suivant.

Je délaisse Maryse pour me joindre au groupe guidé par Marianne dans des objectifs plus engageants sur le Mont-Craggy. La face nord de la montagne est très abrupte, et les lignes skiables commencent toutes par un labyrinthe dans les arbres tordus par la rigueur de l’hiver. Une fois lancé dans la descente sur un couloir serré et bordé d’épinettes, le sentiment d’engagement est semblable à n’importe quel couloir dans le monde. On oublie vite qu’on est au Québec. 

Le groupe est affamé de défis et en demande plus. Ce sont des femmes d’expérience, qui ne sont pas à leur première transition dans un kick turn. Le rythme d’ascension est rapide, et les descentes contrôlées. Nous répéterons l’exercice pour ratisser la face de long en large. La journée se terminera dans une des descentes classiques de Vertigo, la Run du Colonel: 450m de descente sur une pente à 40° au travers des arbres matures. Un délice qui comblera toutes ces gourmandes. C’est assez quand c’est assez, pas besoin d’en demander plus.

Le soir venu, tout le groupe décide de se rassembler sous la même yourte pour partager la dernière soirée. On discute de tout et de rien, de la montagne et de voyages. Après un moment, Maryse entre dans la yourte et met en place une tradition du Elle Ski depuis ses débuts: la compétition de tire au poignet ! Toutes les participantes testent tour à tour leur force avec leur partenaire dans une ambiance de carnaval. Pas de jugement, pas de tabou ce soir-là. Les participantes profitent d’une soirée de partage dans une communauté soudée autour de leur passion commune pour la glisse.

Le dernier réveil se fait avec une certaine allégresse : de gros flocons tombent du ciel à un rythme impressionnant. La motivation vient instantanément à toutes les participantes. On ramasse vite les effets personnels et on clippe les skis pour quelques dernières descentes. Certaines en feront plus que d’autres, mais c’est avant tout le respect des limites de chacune qui prône. « Se rassembler entre filles apporte tellement un sentiment d’appartenance ! C’est un lien de confiance qu’on développe, envers les autres femmes oui, mais surtout envers nous même. Skier entre filles c’est unique. Tu ne te demandes pas si tu es assez bonne ou si ton avis compte. Tu profites, » me dira ce jour-là Maryse. 
L’aventure ne pouvait pas mieux se terminer. 

 

En repartant sur les routes sinueuses de la réserve de Matane, crampé sur les poignées du siège passager de la motoneige d’Anne-Sophie, je repense à ma propre expérience. Hugo et moi, le responsable du campement du Mont-Blanc, étions les deux seuls hommes de cette édition du ElleSki. En suivant le rythme envoûtant qu’impose le cortège des skidoos, je me dis qu’au cœur des montagnes de Gaspésie, la communauté de montagnardes est bien vivante. Je me sens privilégié d’avoir pu vivre cette aventure avec elles. 

Cette année 2021, due à la Covid, le ElleSki a décidé de prendre une pause, mais toute l’équipe est déjà à penser aux années à venir. 

 

Photos et texte par Jean-Sébastien Chartier-Plante

@jschpphoto